Le progressisme à l’œuvre dans le projet de loi de bioéthique, que le gouvernement veut faire adopter avant l’été, vise la déconstruction des repères élémentaires. Sa thèse est simple : tout est un construit social et tout peut donc être déconstruit. Il ne cherche pas à améliorer et réformer le monde, mais à le transformer, dénonce Laurence Trochu, présidente du Mouvement Conservateur , membre du bureau politique LR et conseillère départementale des Yvelines. Tribune

« C’est la sexualité qui fait la politique » : telle était la conviction du Docteur Pierre Simon, fondateur du Planning familial, dans son ouvrage de 1979 De la vie avant toute chose. Une conviction nourrie par la lecture de Michel Foucault pour lequel c’est la vie plutôt que le droit qui a servi de moteur aux revendications sociales dont le sexe a été un des motifs majeurs. Une conviction qui l’a conduit à embrasser la médecine « un des moyens de soulever le monde, d’ébranler le vieil ordre » et dont la gynécologie est « le meilleur des leviers ». 

« C’est la sexualité qui fait la politique » : telle était la conviction du Docteur Pierre Simon, fondateur du Planning familial, dans son ouvrage de 1979 De la vie avant toute chose. Une conviction nourrie par la lecture de Michel Foucault pour lequel c’est la vie plutôt que le droit qui a servi de moteur aux revendications sociales dont le sexe a été un des motifs majeurs. Une conviction qui l’a conduit à embrasser la médecine « un des moyens de soulever le monde, d’ébranler le vieil ordre » et dont la gynécologie est « le meilleur des leviers ». Plus de 30 ans après les batailles qui furent les siennes, nous voyons bien que les discussions qui s’ouvrent cette semaine au Sénat sur le Projet de loi bioéthique relèvent d’un combat qui n’est pas seulement technique mais philosophique. La biopolitique foucaldienne est à son apogée : elle vient consacrer l’invasion du politique dans la gestion des corps. Se révèle dans ces débats le choc de deux visions du monde et de l’homme qui aboutissent à des choix politiques irréconciliables. Quelle conception de l’homme et de la société les sous-tend et inspire les votes ?

L’industrialisation du matériau humain

Ce n’est pas seulement l’intersection entre l’éthique et le politique qui est en jeu ; on saisit très bien aussi l’intrusion de l’économie. Elle s’immisce ici en tolérant la réification des corps dans une logique marchande. L’inévitable pénurie de gamètes qui suivra la PMA sans père renforcera l’ignoble business de la procréation qui prospère déjà au mépris de la loi en vigueur. Dans une économie mondialisée, on trouve en un clic sur internet des banques de sperme qui vous invitent à créer un compte en tant que « client privé » pour sélectionner les caractéristiques du donneur selon les critères que vous voulez retrouver dans les traits de votre bébé sur mesure. Et le panier dans lequel vous mettez votre « produit » n’est rien d’autre qu’une poussette ! 

A juste titre, une grande attention est portée à l’article premier qui ouvrirait la PMA à toutes les femmes, célibataires ou « en couple ». Mais la médiatisation de la PMA pour toutes ne doit pas dissimuler les enjeux majeurs de la troisième révision de la loi bioéthique qui concerne aussi la recherche sur l’embryon et ses cellules souches : bébés OGM, FIV à trois parents, chimères animal-homme, création de gamètes et industrialisation du corps humain sont également à l’ordre du jour. C’est bien tout le projet de loi qu’il faut lire avec attention pour en comprendre l’esprit.

Le refus des limites

L’esprit du progressisme, c’est cette certitude que les limites seront condamnées par le cours de l’Histoire. Philosophie de l’illimité, il a foi en la loi du progrès qui « défend d’enchaîner les générations à venir par aucune disposition de quelque nature que ce soit », comme l’écrit Saint-Simon dans L’Industrie. Idéologie de la mobilité, il postule un sens de l’histoire tendant nécessairement vers le mieux : « Marchons le front levé, l’âge d’or est devant nous », déclame le poète Duveyrier. Certitude à laquelle il faut mettre la main, car Le Progrès ne tombe pas du ciel, affirment Amiel et Emelien, au cœur battant de la macronie. La matrice du mythe progressiste fournit à tous ces courants une façon de voir le monde, des idéaux à faire advenir et des moyens à mettre en œuvre.

Une approche gestionnaire de la vie

« Le moyen : poser le principe que la vie est un matériau, au sens écologique du terme, et qu’il nous appartient de le gérer, là est l’idée motrice, mais on ne mobilise pas les foules sans les concerner plus fondamentalement. L’arme absolue, qui apporte le soutien populaire, c’est le viscéral (…). Peser sur le viscéral (…) en s’appuyant sur l’intime, le quotidien, voilà le nécessaire. » Le mode d’emploi est donné par Pierre Simon lui-même. C’est une nouvelle approche de la vie qu’il a tissée, une approche de gestionnaire, loin de la sacralisation du principe de vie. Le projet de loi bioéthique consacre l’entrée dans l’ère de l’industrialisation de l’être humain et de la modification du patrimoine génétique humain. Contournant l’interdit posé par la Convention d’Oviedo de créer des embryons pour la recherche, les articles 14 et 15 du projet de loi comportent une autre dérive éthique ; celle de créer, à partir de cellules souches embryonnaires ou de cellules iPS, des modèles embryonnaires pour la recherche. Le projet de loi rend possible l’expérimentation de la création de gamètes artificiels à partir de cellules souches embryonnaires ou d’iPS, ce qui ouvre la voie à de nouvelles techniques de reproduction ; à partir de cellules de peau par exemple, il serait possible de créer des êtres humains. Des chercheurs espagnols ont déjà réussi à fabriquer ainsi des spermatozoïdes et affirment que ce n’est qu’un début avant la création d’embryons artificiels.

La fabrique du consentement

« Pour ancrer l’action sociale dans le philosophique, il faut non seulement un bon plan mais un bon outil. Une telle recherche comporte quatre paramètres : l’information, l’expérimentation, le temps, la vérification », poursuit Pierre Simon. Sensibiliser la population, c’est ce qu’il a appris de la Chine communiste en 1957 où radio, presse, affiches étaient autant de structures pour imposer les règles du dehors vers le dedans. Maîtriser l’information et ringardiser les réfractaires, lancer des expérimentations dîtes encadrées, préparer les esprits et attendre pour enfin estimer, à l’instar de Gabriel Attal en 2018 au sujet de la PMA que la « société est prête ». Et d’ajouter : « Emmanuel Macron a toujours été très clair sur la GPA en disant qu’il n’y aura pas d’ouverture tant qu’il serait président. » A l’évidence, si des couples de femmes, par définition infertiles, ont droit à la PMA, pourquoi des couples d’hommes tout aussi infertiles en seraient-ils privés ?  Mais la leçon du maître est acquise : « Dissocier, puis livrer bataille successivement, sur l’un et l’autre terrain, au lieu de mener un assaut global et frontal, voué, d’évidence, à l’échec. »

Ce projet de loi fait écho à ce que Pierre Simon préfigurait : « Les frontières de la vie, et même son contenu, sont en pleine mouvance. » Nous sommes bien à un croisement et il va falloir choisir une route parmi d’autres, et à mesure que nous avançons sur cette route choisie, choisir encore. C’est la lourde responsabilité des parlementaires. « Celui qui engendre n’est plus forcément celui qui sera le père. C’est tout le concept de famille qui est en train de basculer : le père n’est plus le géniteur mais celui qui élève l’enfant. » C’était en 1979. C’est aujourd’hui.

Laurence Trochu le 7 février 2021

Présidente du Mouvement Conservateur , membre du bureau politique LR et conseillère départementale des Yvelines.

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